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Interview

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Interview de HardRock Magazine

Un certain temps s’est écoulé entre vos deux albums : cette période a-t-elle été propice à des décisions ou des remises en question importantes pour le groupe ?

Sélène :
Oui. Environ trois ans se sont écoulés entre « Le Silence » et « Labyrinthes ». Effectivement, pendant ce temps des changements de line-up ont eu lieu et le groupe a affirmé définitivement son ancrage dans un genre expérimental. Avec de nombreuses remises en question à la clé…

L’originalité de votre style, à la fois à la croisée de nombreuses influences et pour une bonne part unique suscite des réactions souvent très tranchées. Avez-vous aussi cette sensation de ne pouvoir laisser indifférent ?

Sélène :
Précisément, voici le genre de question que nous avons dû nous poser. Et que nous avons résolue à notre manière : nous savons que nous suscitons des réactions très tranchées. Mais nous préférons être nous-mêmes, en toute liberté, délivrer au public ce que nous sommes exactement. Même si le cocktail singulier d’influences et la démarche théâtrale du groupe peuvent être déstabilisants par rapport aux goûts de certains, au moins nous verront-ils tels que nous sommes. Après qu’ils adhèrent ou pas est une question qui fait appel à leur liberté individuelle de choix. Notre relation au public est une relation réciproque de liberté.

Vous entretenez un certain mystère autour du groupe qui ajoute à votre côté inclassable : est-ce important pour vous de ne pas trop vous mettre en avant en tant que personnes et de centrer presque exclusivement le propos autour de votre musique/de votre art ?

Tino :
Nous sommes des personnes comme les autres, le seul intérêt qui puisse exister est la musique que nous souhaitons faire partager au public. Il y a un paradoxe étonnant : l’attitude show biz que l’on voit dans les émissions de télé réalité musicales est de parler de la vie privée des chanteurs pour faire pleurer la ménagère sur leurs malheurs, mais on veille à ce qu’ils restent cependant inaccessibles, intouchables sur leur piédestal. C’est tout le contraire de notre démarche : bien évidemment, nous ne sommes pas du tout des stars, mais nous avons aussi nos peines comme tout le monde et nous ne souhaitons pas en parler car les gens en ont autant que nous. Pour autant, nous veillons toujours à retrouver notre public après les concerts et à être accessibles, à discuter longuement avec les gens. Et là, on parle vraiment de musique avec eux, car c’est cela qu’ils souhaitent, discuter de ce qu’ils aiment avec nous. C’est d’ailleurs un type de relation très agréable, simple et enrichissant des deux côtés. Et l’on se rend compte que la discrétion personnelle et la proximité avec les gens sont donc conciliables.

Vous avez parfois qualifié votre style de « fairy rock », pourtant, sous un certain mysticisme, vous abordez des thèmes très concrets et actuels qui ont peu à voir avec une quelconque féerie. Dans quelle mesure vous reconnaissez-vous dans cette dénomination ?

Ded :
Il est très juste de dire que nous nous sommes éloignés de ce qui est féerique. Sous des dehors imagés, les textes véhiculent des idées liées à des préoccupations très concrètes.

Une fois de plus, on retrouve des genres très divers au sein de « Labyrinthes » : métal mais aussi rock prog, voire gothique… Comment se passe la composition entre Sélène et Tino : est-ce que chacun apporte ses idées et vous composez ensemble chaque morceau ou bien chacun compose les siens ?

Ded :
Les influences métal et prog sont évidentes. Mais il s’y ajoute la sensibilité propre de chacun des musiciens, qui n’ont jamais hésité à aller dans des directions variées sur une palette qui s’étend du heavy au gothique ou au visual kei, en passant par le classique, le jazz ou la musique ethnique. Sélène ou Tino apportent chacun des compositions et des textes. Tout cela est revisité ensuite entre eux, puis soumis au groupe pour le travail sur les arrangements.

Chaque morceau est-il soumis à l’appréciation de l’ensemble des membres ?

Tibo :
Oui, naturellement.

Vous sentez-vous proche de la scène métal actuelle ou davantage de l’esprit du rock progressif des 70’s par exemple ?

Ded :
Nous nous sentons proches des deux dans la mesure où il existe de très bonnes choses dans ce qui se fait aujourd’hui. Nous restons très attachés à l’esprit du rock progressif des seventies et à l’esprit de liberté et de découverte qui a permis à la musique d’aujourd’hui d’exister.

Tino :
Ce que nous n’aimons pas, c’est le formatage et la standardisation des musiques. Certes, cela permet d’attirer le public au moyen des étiquettes et des classifications en genres musicaux, mais c’est la mort de la liberté, du libre choix et de l’apprentissage du goût personnel. Notre époque est très douée dans la destruction de la liberté : les gens continuent à se croire libres, mais en réalité ils ne peuvent avoir que la jouissance de leur servitude.

Vous êtes apparemment très portés sur les jeux de piste ésotériques, à travers vos textes et votre artwork et certains y recherchent avec beaucoup de sérieux des signes cachés : cette dimension est-elle réellement présente dans votre œuvre ou faut-il plutôt y voir une représentation symbolique d’une quête essentiellement morale, celle d’une certaine liberté par exemple ?

Sélène :
Le but ultime de Jadallys est de faire partager un message de liberté. Il n’existe pas d’obligation de grégarité, il n’est pas indispensable d’être comme les autres, mais au contraire de devenir soi-même. Peu importe le regard que les autres peuvent avoir sur vous si vous avez un regard serein sur vous-même. Ceci se retrouve sous forme de symboles dans la musique, dans les textes et dans les graphismes, afin que ce que nous faisions représente un « tout » cohérent.

Au regard de la très forte identité qui se dégage de Jadallys sous tous ses aspects vient le sentiment que Jadallys est plus qu’un simple « groupe de musique » et qu’il représente un véritable engagement personnel de chacun de ses membres, au-delà de l’aspect purement musical. Le ressentez-vous ainsi ?

Tino :
Oui, il y a un engagement dans ce groupe. Nous savons qu’il n’y a pas de fatalité, que chacun, à sa place, dans sa vie, dans son métier, au lycée, où qu’il soit et aussi surtout dans ses pensées, construit l’avenir. Nous savons aussi que l’on obtient toujours ce que l’on veut, à condition d’aller le chercher. C’est chacun de nous qui construit l’avenir collectif. Par nos choix, grâce à notre liberté. C’est précisément ce que l’on cherche à nous faire oublier dans cette société qui ne nous considère que comme des vaches à lait, bonnes à consommer et à regarder la télévision, arme fondamentale de l’abrutissement et de la passivité.

Votre artwork a été réalisé par Eric Liberge qui est bien connu dans le monde de la BD fantastique et dont les thèmes récurrents sont du domaine de l’ésotérisme, de l’alchimie : ce n’est certainement pas un hasard ?

Sélène :
Bien entendu. Eric Liberge est un grand auteur de BD dont nous sommes fans et dont l’œuvre contient une symbolique et une atmosphère qui correspondaient très bien à l’orientation de l’album. Le côté « alchimie » particulièrement.

Comment vous est venue l’idée de cette collaboration et comment s’est faite la prise de contact ?

Sélène :
Le contact s’est pris le plus simplement du monde : nous souhaitions travailler avec lui depuis que nous avions découvert ses albums et nous lui avons présenté notre projet.

Comment a-t-il dû procéder pour réaliser cette pochette : lui avez-vous fourni l’album ou bien simplement quelques idées pour guides ?

Sélène :
Nous nous sommes rencontrés, il est venu nous voir en concert à l’occasion du Festival de l’Erèbe, nous avons longuement échangé en direct sur le sens de notre démarche, mais aussi par mail, nous lui avons bien sûr envoyé les morceaux, il y a eu tout un échange qui s’est d’ailleurs remarquablement bien passé.

Lui avez-vous donné des consignes assez précises ou lui avez-vous laissé une certaine liberté ?

Ded :
Eric a travaillé en toute liberté. Nous pensons que tout artiste doit être libre, sans quoi il n’y a pas d’authenticité dans la création.

Le ton de « Labyrinthes » semble osciller entre rage et désespoir sans que l’on puisse vraiment déterminer lequel l’emporte sur l’autre. Pensez-vous exprimer une vision assez pessimiste de l’état du monde ou doit-on voir dans votre musique une lueur d’espoir ?

Sélène :
L’album peut paraître noir et déroutant, mais il y a une évolution et une ouverture vers l’espoir dans les derniers morceaux. Une fois passées les étapes de la vie, une fois passée la confrontation avec la mort viennent la renaissance, la compréhension et la sérénité. Cela n’a strictement rien de religieux. C’est juste qu’après avoir passé l’émerveillement de l’enfance, puis les questionnements douloureux de l’adolescence, on finit par comprendre que le monde est ce qu’il est et que le bonheur vient par le détachement de tout.

La plupart de vos textes expriment de fortes critiques des comportements humains et de l’état de la société : quels sont les thèmes et problèmes qui vous tiennent le plus à cœur et par lesquels vous vous sentez le plus concernés ?

Tino :
La montée de la négation de l’être au profit du paraître, la toute puissance de l’argent et du matériel…Le résultat est la disparition progressive de la liberté des gens, alors qu’ils croient le contraire. Les gens n’existent plus que pour être productifs, pour travailler plus en gagnant moins. On les assomme psychologiquement en les maintenant devant la télévision et en leur faisant regarder des programmes destinés à les empêcher de penser librement. Loin d’aller vers une société de liberté et de bonheur personnel, nous nous dirigeons droit vers une nouvelle ère d’esclavage et de négation de l’être.

Il y a aussi une dimension métaphorique voire symbolique importante dans les textes : sont-ils volontairement écrits dans le but de ne pouvoir être complètement « élucidés » ?

Sélène :
Ils sont écrits dans le but d’être « repensés ». Tout est là. Il faut bien comprendre que nous n’avons aucune prétention, que nous sommes le contraire de gens qui se la pètent ou qui se prennent pour je ne sais quoi ! Nous avons simplement écrit des textes qui laissent à méditer. C’est tout. Un texte n’est pas forcément un objet de consommation courante et passive. On peut prendre plaisir, si on le veut, à rechercher deux à trois sens différents, voire bien plus dans un texte. Ici, c’est le cas et si vous les lisez avec plaisir et envie d’aller plus loin, c’est que le virus de l’Homo Economicus ne vous a peut-être pas encore totalement infecté.

Parfois qualifiée de gothique, votre musique l’est assez peu stylistiquement, si ce n’est dans certaines ambiances mais s’y rattache pourtant fortement par l’univers, sombre et mystique, qu’elle développe. Est-ce un terme dans lequel vous vous reconnaissez personnellement et que vous revendiquez ?

Tibo :
Disons plutôt que Jadallys est un groupe dark. Il y a des influences gothiques certaines, mais tellement absorbées que nous ne faisons pas partie des puristes de ce mouvement. Dark est un mot plus approprié pour définir l’ambiance.

Vous ne semblez pas avoir de réelles limites en matières d’inspirations et d’influences :
la musique de Jadallys est-elle le résultat de la mise en commun de goût personnels très contrastés entre ses différents membres ou bien avez-vous chacun des goûts très vastes ?

Tibo :
Manifestement les deux choses à la fois !

« Rapport sagitarius A » surprend par son introduction et conclusion presque humoristiques pour un morceau par ailleurs plutôt amer : est-ce une façon de désamorcer la gravité de ce propos ?

Sélène :
Absolument. Après une introduction très caricaturale et surannée, la dimension burlesque fait place à un texte grave, voire tragique. Le grotesque et le grave vont bien ensemble, nous sommes loin d’être les seuls à l’avoir remarqué. Par bien des aspects nous vivons aujourd’hui dans l’âge d’or du Grotesque à une époque où l’on nous demande de faire des économies alors que l’on nous pousse parallèlement à consommer plus.

Depuis le départ de Nathalie, vous n’avez finalement pas cherché à la remplacer, pourquoi ?

Ded :
En fait, nous avons eu un clavier pendant un an après Nathalie. Puis Damien « Le Collector » a enregistré quelques morceaux sur Labyrinthes. Aujourd’hui et depuis plus d’un an déjà, nous enregistrons des samples qui sont délivrés sur scène par des machines. Nous restons à quatre.

Pouvez-vous raconter en quelques mots ce qui vous a poussé à confier la production de cet album à Stéphane Buriez ?
Comment s’est passée cette collaboration ?

Ded :
Nous voulions travailler avec Steph depuis longtemps. Pour nous, il incarnait l’artiste et le professionnel qui pouvait comprendre et restituer au mieux ce que nous faisions. C’est précisément ce qui s’est passé ! Steph, parce qu’il est quelqu’un de très intuitif et de très ouvert, a su immédiatement nous comprendre. Il a voulu, avec toute l’exigence et la volonté de qualité qui le caractérise, nous pousser à foncer à fond dans ce que nous recherchions. Il a apporté toute sa compétence aussi bien au niveau de la direction artistique que dans le domaine technique et du son. Il savait bien que Jadallys avait une démarche très spéciale et c’est un des aspects qui l’a le plus intéressé. Nous sommes heureux de cette collaboration qui nous a apporté beaucoup à titre aussi bien personnel que professionnel.

Vous avez une démarche exigeante, à la fois envers vous-mêmes et envers ceux qui peuvent vous écouter et vous êtes conscients que beaucoup passeront sans doute à côté de ce que vous faites sans le comprendre.
Est-ce une façon pour vous de rejeter une certaine situation actuelle de l’industrie de la musique et de l’art en général ?

Sélène :
On peut le dire comme cela. Notre démarche est fondée sur le consentement réciproque : notre musique est offerte telle qu’elle est, en toute sincérité. A prendre ou à laisser. Celui qui la prend, comme celui qui la laisse, le font librement. Notre musique n’est pas faite pour racoler, elle ne s’affiche pas, elle se découvre, en tout cas, c’est ce que l’on espère. Tout a été fait pour que cela exige un certain effort, chose qui ne correspond évidemment pas à ce que l’on est habitué à rencontrer de nos jours. C’est un échange de consentements entre gens libres.

Quelles solutions voyez-vous pour contrecarrer cette évolution du monde ?

Tino :
L’évolution du monde peut facilement être changée à partir du moment où chacun prend vraiment conscience qu’il existe. Cela peut paraître bizarre de dire cela, pourtant cette prise de conscience n’est pas faite. Chacun a un pouvoir immense par le Verbe, qui est créateur, ceci dans une acception évidemment laïque, par la volonté, qui influe sur le destin individuel mais aussi collectif, et par la pensée, qui est féconde. Le monde n’est que le résultat des volontés, des pensées et des mots. Aujourd’hui l’état du monde n’est que le résultat de la pensée, de la volonté et des mots de quelques-uns. Le monde, ainsi que notre avenir, sont en train de nous être confisqués. C’est juste en existant avec, pour chacun d’entre nous, nos pensées réellement personnelles et non induites, notre volonté propre et en disant ce que nous avons envie de dire, que nous le récupérerons.

Quelles sont vos prévisions en matière de concerts : avez-vous des projets à l’étranger ?

Tibo :
Oui, nous avons en prévision des concerts dans plusieurs villes en France, mais aussi à l’étranger, particulièrement en Belgique, c’est encore en négociation. Et nous cherchons à nous ouvrir à l’Europe de l’Est. Enfin, une promotion à l’étranger de l’album devrait bientôt commencer et nous avons hâte de voir ce que cela donne !


propos recueillis pour HardRock mag et RockOne mag